Extramadura

23 juillet 2006

Fin de journée calme

J'accompagne Djam à la gare, après un week-end de tendresse et de joie.
Nous n'avons pas couru les spectacles et les fêtes comme nous l'eussions fait autrefois, ce n'est plus à l'ordre du jour!

C'est l'ordre de l'AMOUR, un autre ordre...

Nous sommes demeurés ensemble, à prendre soin l'un de l'autre, à refaire connaissance, à partager nos petits soucis, notre tendresse et plus!

Nous avons trouvé un point net et j'ai tenté de lui expliquer encore une fois comment atteindre la partie administrative de nos sites, comment et où déposer un petit mot pour les amis, en cas de besoin.

Il faut dire tout de même que j'ai eu quelques alertes rouges cette dernière semaine.
Je ne peux pas toujours faire la maline et être hyper rassurante envers tous! Ce n'est pas très adulte ça, et il paraît que je suis sur la voie adulte...

Donc plusieurs malaises précurseurs de crises.
Avec la canicule rien de vraiment anormal, si on ajoute également quelques contrariétés.

Le problème c'est non que je trépasse, tout le monde en vient à ce point, un jour ou l'autre, plus ou moins vite ou tard, le problème est tout simplement que je ne voudrais pas que des amis chers se demandent indéfiniment pourquoi je n'ai jamais écrit, jamais plus réapparu, qu'ils n'aient aucune explication à ce sujet.

Des hypothèses, oui, certainement! Ils me connaissent, ils savent ma fidélité, une absence totale et définitive de communications signifirait ma disparition, c'est clair!

J'aimerais tant que Djam puisse leur dire quelques mots , leur expliquer brièvement, et les remercier pour moi, encore une fois, voilà!

°°°000°°°

Djam vient donc de partir, et je suis libre d'errer à ma guise.

L'accablante chaleur me pousse vers l'église la plus proche, un bâtiment sombre où m'assaille le souvenir de litanies anciennes, voix de femmes implorant pour le retour des époux et des fils partis pour les campagnes de pêche ou de pillage en mer, pour de longs mois.
Lourdes silhouettes agenouillées, rapetassées, dans leurs draperies de laine noire.
Seule, une fenêtre aux carreaux blancs, dépolis, éclaire la dernière galerie et trace un chemin de lumière à travers la voute en planches de chène mal équaries, décorées d'un parrement de pierre en trompe l'oeil.

Je m'évente, même en ce lieu, la température est très élevée, je suffoque, incapable de repousser les mouches venues s'agglutiner sur mes épaules nues en sueur. Pour ne pas paniquer, je m'efforce de croire qu'elles me caressent et me chatouillent, et que leur attention insigne à mon égard m'est plus qu'agréable.

Je n'ai même plus la force d'ouvrir mon sac à dos pour en extraire le brumisateur et l'évantail qui me procureraient, un bref instant, raffraichissement et bien-être.

Je demeure encore en ce lieu, un moment, hébêtée. Puis je décide de sortir, un prénom vient de chanter à ma mémoire: Fabiola, ou plutôt Yola, son diminutif, ainsi qu'un lieu: la tour du gouverneur, réquisitionnée depuis quelques années pour des expositions artistiques temporaires.

Trois ans déjà notre rencontre. Elle exposait, je suis passée, entrée et j'avais été conquise par ses représentations audacieuses de la maternité, de la tendresse, de la sensualité, une venue au monde qui engendrerait la terre elle-même, très particulier... Une personnalité subtile, écorchée, secrête, beaucoup de talent en devenir, en fusion, pourrait-on dire.

Notre rencontre avait ressemblé à un feu d'artifice, un coup de foudre, une soudaine osmose!

C'était en un temps où je revenais à la vie, où j'avais envie de m'avancer à la rencontre d'autres créateurs, découvrir le monde par leurs yeux et leur expression, communiquer, échanger.

Nous nous étions promis de nous revoir, de reprendre contact, comme on le fait souvent en pareil cas, mais trop à vivre et à survire, du moins en ce qui me concerne, alors je n'ai pas donné suite, aujourd'hui, par contre, je ne risque rien à essayer de jeter un oeil, constater l'évolution, confirmer mon impression première, au cas où elle continuerait à exposer sur cette période en ce même lieu.

Je me souviens, c'était une salle sombre, circulaire, étriquée, les oeuvres étrangement, sorties du limon, coulées, figées dans le métal noble, luisantes d'humidité, se détachaient tragiquement sur le mur blanchi à la chaux, percé d'une seule fenêtre, petite, donnant sur le port, et ses effluves nauséabondes: mélange de relents d'égout, de vase fade du fleuve, d'odeur de décomposition provenant de charognes entassées derrière la criée voisine. 
La mâture sans cesse mouvante des embarcations, le tintement des gréments, le claquement des voilures, évoquaient départs et fuite du temps.

Je traverse la place, lentement, beaucoup de talents graphiques et picturaux s'y exposent. Des idées originales, du genie parfois! beaucoup de naïfs et pompiers, les traditionnels aquarellistes, les néoethniques (c'est un terme perso pour désigner les graphistes qui affectionnent techniques ou design afroamerindiens, pas encore de néoberbère, mais ça viendra!) Plaire et vendre, toucher à l'occasion...

Et puis les inévitables techniques abusivement repiquées, répliquées, reproduites, clonées pour exploiter le filon commercial.

Le plagiat cette coque vide, comme technique sans âme!

Bon, c'est décidé, vraiment, je continuerai à exposer sur le net. Faire ce que je veux, comme je veux, quand je veux, pour le plaisir ou pour l'idée de plaisir!  Et fi des "vampires"!

J'entre, la salle a été fort heureusement rénovée, quelque peu agrandie, un sas permet d'atteindre un couloir frais attenant, en appendice, les odeurs nauséabondes sont toujours de rigueur, rassurantes presque, nous sommes au fond du port, inoubliable, ineffaçable!
Là sont rassemblés plusieurs collègues de Yola, cohabitation pacifique et heureuse scuplture, peinture, littérature. Un mélange actuellement en vogue, d'après ce que j'ai pu constater au cours de mes périgrinations dans les galeries ces derniers mois.

Yola? sa côte a monté, alors elle expose au troisième étage avec une grande pointure de la peinture internationale, dans une vaste salle, aérée, éclairée de plusieurs baies donnant sur le large.

J'ai le temps de m'attarder au rez-de-chaussée avant de tenter l'ascension!

Graphismes et peintures présentant divers aspects de mon pays natal, fonds aux chaudes couleurs, scènes typiques, paysages écrasés de soleil. esquisses à grands traits charbonneux, suggestion, poésie, lumière, chaleur...

Les sculptures présentent quelques points communs avec le thème pictural; corps sensuels ou pudiques, surgissant de la terre ou jaillissant de roches, danses fougueuses, nudités ou drapés discrets, puissance des muscles, provocation des attitudes, douceur des visages, des courbes et de la patine, un travail dans la lignée de Rodin ou Camille Claudel, produit par un bel homme aux goûts italiens, au teint hâlé, le magazine ouvert en évidence à la page de l'article biographique et documentaire à son sujet est là pour en informer généreusement.

En raison de la prestance, du caractère, de l'âge et même du prénom de l'artiste en question, je repousse très vite l'idée d'aller faire de loin ou de près plus ample connaissance avec lui!

Je pars à regrets, cette salle exerce toujours le même attrait sur moi, magnifiant par son réalisme des compositions déjà sublimes... j'emporte les cartes et les coordonnées des artistes. Je suis désolée de ne pouvoir faire le moindre reportage photographique à leur sujet, mais les vacances sont les vacances!

Je monte à l'assaut de l'escalier en colimaçon, aux marches inégales, mes béquilles ne me sont là d'aucun secours! bien au contraire, et je me félicite de ne croiser aucun visiteur descendant.
J'aperçois Yola, assise, dos à la mer! elle feuillette un magazine, relève la tête à mon arrivée "Vous désirez visiter?"

je lui réponds en souriant "Je viens voir Yola!"

Elle semble me reconnaître, au moment où j'ouvre la bouche pour dévoiler qui je suis et l'objet de ma visite, d'autres personnes se présentent auxquelles elle s'empresse de faire fête très cordialement. Comme souvent, en pareil cas, je m'efface et pars songeusement à la découverte de l'exposition. je me laisse facilement et volontiers émouvoir par certains symboles, certaines formes, couleurs et matières,  la traduction heureuse du désir, du partage, et tourmentée des blessures du corps et de l'âme, de l'usure du temps, du poids de la responsabilité et de la difficulté d'aboutir à la paix et la coopération. Oui toujours aussi évocatrice et originale Yola et la grande pointure qui s'affiche graphiquement en contrepoint n'est pas là pour le démentir. Bon travail de galiériste. Cependant, la magie n'opère plus dans ce décor politiquement correct, je n'ai aucune honte à préférer le charme glauque et l'alchimie qui transmutait le talent en génie dans la salle inférieure!

J'entends sans le vouloir des bribes de conversation échangées entre Yola et ses amis: son amoureux vient de repartir par le même train que celui pris par Djam, pour la même destination, elle ne le retrouvera que vendredi, les deux hommes voyageront donc à nouveau de conserve probablement. Mais, tandis que Yola et son compagnon iront ensuite goûter les subtilités de Verdi et de la Traviata, Djam et moi nous dégusterons par le menu, tout occupés à nous offrir l'un à l'autre, à nous recevoir l'un de l'autre en un festival d'ébats sensuels...

Tout à l'heure, j'avais véritablement envié une jeune femme qui, après avoir embrassé longuement son compagnon, lui avait crié depuis le quai "A mercredi!".

Moi, me faudra attendre jusqu'au vendredi soir. Non, je ne me lasse pas de Djam, sa présence, ses attentions, sa tendresse, son amour. Il y a une grande chose certainement que nous avons vécue et accomplie, il y a bien des années: ce don total initial, de l'un à l'autre, jamais regretté, toujours espéré, toujours heureusement renouvelé, même dans les pires cas ou moments! Bonheur que de se donner et de réitérer ce don, sans cesse! Se rechoisir, se le dire, se l'exprimer, en vivre, en jouir! Joie et délices!

Je fredonne doucement un des airs de Violetta

"Tu connais? tu aimes?

-Oui, bien sûr!

-Tu vas y aller?

-Non, j'ai d'autres projets.

(avant notre petite fête des sens, nous entendrons Djam et moi, un choeur serbe dans la petite chapelle, puis nous remonterons certainement éblouis et rêveurs vers notre petit ermitage: la tente quechua à flanc de montagne, derrière la bergerie et nous nous laisserons bercer par le tintement des clochettes lointaines du troupeau, et le grésillement des cricris, après avoir dégusté le caillé de brebis. Le summum de l'art montagnard, ne manqueront que les sonneries des trompes se répondant sur les hauteurs... Mais nous ne sommes pas en Suisse, voyons!)

Les amis de Yola s'éclipsant, je reviens vers elle.

-Tu aimes ma nouvelle salle?
-Oui, elle est vraiment agréable, spacieuse, avec une belle vue, un bon éclairage. Mais dans l'autre décor, un charme particulier opérait qui fait ici légèrement défaut...

Tu as eu des articles de presse?

-Oui, un seul, trois lignes, juste pour signaler l'expo, le lieu, les dates et horaires, franchement j'aurais pu faire mieux moi-même, c'est H. qui a écrit ça, tu le connais?

-Non, pas personnellement, tu veux que je te mette quelque chose sur le net? Mais, tu vois, je n'ai pas mon numérique, je suis en vacances, c'est toujours mieux lorsqu'il y a au moins une photo...

-Je n'y tiens pas à cause du risque de plagiat, on te pique toutes tes idées! (décidément, mais qu'est-ce qu''ils ont tous en ce moment avec leur phobie du plagiat! et du copyright, c'est dingue! Comment veulent-ils qu'on lise un article sur l'art ou une expo s'il n'y a aucune illustration même sommaire l'accompagnant, à notre époque! Bon, bien! enfin, bref...)

-Il faudrait que ça paraisse aussitôt, plus qu'une semaine d'expo, tu comprends?

-Pas de problème, je m'arrangerai pour toi.

-Tu as un site?

-Oui, plusieurs, mais je te mettrai en particulier sur mon site d'artiste.

-Beaucoup de visites?

-30 000 sur toute l'année et c'est le plus petit de mes sites.

-Ah, quand même, 30 000?

-Parle-moi de toi...

-Que veux-tu savoir?

-Ce que tu voudras bien me dire!

Je tire mon carnet et mon stylo, assez difficilement de mon gros sac à dos, après avoir garé mes béquilles non loin, dans un coin, je m'assieds.

-Mais qu'est-ce que tu as eu, un accident?

-Non, toujours l'évolution de ma maladie... ce manque d'orexine auquel on ne peut suppléer, et les séquelles d'encephalite, donc la paralysie de temps en temps, et des difficultés motrices très souvent.

-Oh, tu sais, je ne peux que te dire que je suis de tout coeur avec toi!
tu as gardé ton sourire, le même sourire, courageuse!
Tu ne dois pas souvent venir sur la côte?

-Pas tellement en effet, aujourd'hui, oui, parce que j'ai mis mon mari au train.

-Tu résides à l'intérieur, vers S.D.B ?

-Oui, c'est ça, vers S.D.B. enfin, un peu plus loin. allez, parle-moi de toi!

-J'ai quitté l'enseignement depuis quelques années, pour me consacrer à l'art uniquement.
Et j'ai renoncé à mon siège de député également, la paix n'a pas de prix!

-En effet, pas de prix!
audacieuse démarche...

-J'expose comme tu sais chaque été, en début de saison estivale, et je vis de ce que j'ai pu vendre pendant cette période, le restant de l'année, je crée.
Mon art est plutôt figuratif et symbolique, enfin, tu arrangeras tout ça dans ton article...

Tu fais aussi un article sur les autres artistes exposants?

-Non, sur toi uniquement.

-Pas sur l'autre sculpteur?

-Non, j'aime énormément ce qu'il fait, mais il a un excellent article de référence, je ne pourrai faire ni mieux, ni plus complet.

-Tu sais comment on a de bons articles? En payant!
Tu le connais, tu l'as rencontré?

-Non, jamais.

-C'est un bel homme!

-Ce n'est pas le type d'argument propre à me convaincre! Je ne veux pas risquer de tomber stupidement amoureuse!

-Ne t'en fais pas, il est bien accompagné, fille superbe...

Je ris! (Ce n'est pas de lui qu'il s'agit, mais de moi et de mes faiblesses!!!)

-Je n'ai pas envie de faire un article sur lui! C'est tout!

-Mais puisque tu aimes ce qu'il fait!

-Ce n'est pas une raison, et puis il doit bien vendre avec ce talent...

-Ne crois pas ça, il bouffe de la vache enragée, il n'a pas beaucoup de commandes, il a besoin d'être connu, lui, davantage que moi, disons, fais plutôt un article sur lui!

-Bon, on verra (c'est tout vu, je ne le rencontrerai pas, j'ai lu cet avertissement il y a peu sur le net: on peut résister à tout, sauf à la tentation! pas besoin d'histoires, moi!;-)

-Pourquoi ne fais-tu pas un article sur lui, alors que tu en fais-tu un sur moi? Qu'est-ce que ça te rapporte?

-Rien, ça ne me rapporte strictement rien! Par pur amour et gratuité, pour toi, pour ce que tu fais

-Ton site, c'est pour promouvoir des artistes?

-C'est mon site d'artiste, je publie ce que je veux, et je fais également éventuellement des articles pour présenter des artistes qui me font confiance.

-Tu écris, tu t'es décidée à publier?

-Je ne publie pas.

-Mais pourquoi? Enfin, tu es incroyable, toi, alors!

J'aurais pu mentir, c'était si facile, éluder la question d'une pirouette, ou affirmer que je préparais quelque chose qui allait bientôt sortir, ou que le projet n'était pas encore mûr, totalement, ou que je me réservais pour le Goncourt, etc...

Mais j'avais envie d'être vraie, je me sentais en confiance.

-Aucune envie d'exposer inutilement ma vie et celle des miens .

-Ah?!

J'ai vu pâlir ses yeux noirs, elle a reculé vers le mur comme pour s'y enfoncer, prête à défaillir

-N'écris rien sur moi, non, je ne le souhaite pas, tiens, redonne-moi la feuille sur laquelle tu as pris les notes!

Je sectionne aussitôt la feuille à la base du carnet et la lui tend.
Elle la déchire, chiffone les morceaux et les disperse dans la poubelle.

-N'écris rien sur moi, nulle part, jamais.

-C'est comme tu veux.

J'ai rangé mon bloc et mon stylo, me suis levée, j'ai passé les bretelles de mon sac à dos, j'ai repris mes béquilles, et m'éloignant lui ai dit par dessous mon bras droit:

-A plus tard, une autre fois, une autre année.

Là j'ai menti, non, je ne reviendrai pas, plus jamais.

Je ne ferai aucun article, ni sur elle, ni sur les autres exposants, ni ici, ni ailleurs cet été.

Il se peut d'ailleurs que je n'aie ni le temps, ni le loisir, ni la motivation ou la possibilité de produire le moindre article sur quiconque.

Allez donc savoir POURQUOI!

Tah, 23 juillet 06

Posté par KNTHMH à 23:53 - Djam & Tah petits récits de la vie ordinaire KNTHMH - Commentaires [0] - Permalien [#]

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